Mesure d'impact

Publié le par Sylvain

Prenez un projet de développement quelconque. Elevage de porcs, aménagement de bas-fonds, microcrédit, organisations paysannes, etc. Pendant quelques années, des fonds sont investis en formation, outils, éventuellement matériel… afin d'atteindre l'objectif de départ : installer tant d'aménagement, toucher tant de bénéficiaires, créer tant de valeur.

Question : comment faites-vous pour mesurer objectivement l'impact, les effets de ce projet?

Question moins aisée qu'il n'y paraît. Prenons, par exemple, les agriculteurs bénéficiaires d'un projet d'aménagement, en considérant le critère "Revenu de l'exploitation", l'objectif intrinsèque du projet étant bien de contribuer à l'amélioration des finances de la famille. En admettant que la méthode de mesure du revenu est pertinente, que mesurer pour déterminer l'efficacité du projet?

La grande erreur de beaucoup d'évaluations, qui pourtant peut paraître logique au premier abord, est de comparer le revenu avant et après projet, ce qui permet de conclure que le projet a permis de créer, le cas échéant, cette valeur ajoutée :

 

 

 

 

Or, cette méthode a le grand défaut d'ignorer une réalité pourtant incontestable : sans projet, l'exploitation aurait elle-même évolué, et souvent vu son revenu augmenter. On a beau être dans un pays du sud, un pays pauvre de surcroît, les techniques et les pratiques agricoles évoluent naturellement, à leur rythme (tout comme chez nous d'ailleurs), grâce à des avant-gardistes testant de nouvelles choses, aux infrastructures ou aux marchés qui évoluent, à la diffusion sociale des pratiques ayant réussi, etc. Il est totalement faux d'imaginer que l'agriculture africaine, pour ne parler que d'elle, est exactement la même qu'il y a 30 ou 40 ans, sauf dans les "zones à projet" qui auraient apporté quelque chose.

Dès lors, l'impact du projet correspondrait à l'éventuelle valeur ajoutée par rapport au revenu que le paysan aurait gagné s'il n'avait pas été bénéficiaire. Toute la difficulté revient donc, dans le cadre d'une évaluation objective, d'estimer la situation "sans projet". 

 

 

D'autre part, l'impact du projet doit être mesuré à long terme et non pas pour la seule durée d'intervention. Par exemple, un aménagement persiste après le projet et continue (ou non) à produire de la valeur. Mais on a vu des aménagements rizicoles, à long terme, devenir contre-productif et représenter une perte globale par rapport à ce qu'aurait rapporté l'exploitation traditionnelle, moins destructrice, du bas-fond.

 

C'est ce qu'a cherché à démontrer Jocelyne, dans sa thèse qu'elle nous présente aujourd'hui à N'Zérékoré. Pendant deux ans, se basant sur quelques projets en particulier, elle a cherché à évaluer quel aurait été le revenu des ménages concernés s'ils n'avaient pas bénéficié, directement ou non, du ou des projets. Comme on peut considérer que quelqu'un du même village peut avoir bénéficié indirectement du projet, la méthode a été de trouver des villages présentant les mêmes caractéristiques que les bénéficiaires mais "indemnes" de tout projet. Estimer, en gros, ce que les bénéficiaires auraient fait sans projet.

Au final, les résultats sont beaucoup plus mitigés, voire carrément négatifs dans certains cas, que ce qu'on aurait bien voulu croire de prime abord. Ce n'est bien sûr qu'un exemple, et les résultats sont variables d'un bénéficiaire à l'autre, mais Jocelyne a voulu nous montrer par là qu'un projet en apparence réussi peut à long terme des résultats totalement à l'encontre de ce qu'il cherchait au départ.

Mais pourquoi, me direz-vous, n'y avait-on pas pensé avant? Ou pourquoi si peu de projets (voire aucun actuellement, dont le mien, je dois préciser) ne l'avait appliquée? Plusieurs réponses à ça :

-La méthode est coûteuse en temps et en argent.

-Celle "après – avant" est beaucoup plus facile à mettre en œuvre.

-Enfin, et surtout, cette dernière est généralement beaucoup plus favorable au projet et permet 1. de légitimer plus facilement les fonds engagés par le bailleur dans le cadre de ce projet et 2. du même coup de légitimer le bailleur lui-même dans ses actions de développement et lui permettre plus aisément de monter de nouveaux projets, et donc de faire passer de nouveaux budgets.

Parce que, ne l'oublions pas, sans insister sur l'aspect politique des choses, le développement reste un business, un énorme marché très concurrentiel. Des sommes astronomiques sont en jeu chaque année et beaucoup de personnes (dont je fais partie) en vivent, et généralement plutôt bien, sans parler des partenaires locaux. Ce serait dommage de se tirer une balle dans le pied, non?

 

Pour finir sur une note plus optimiste, précisons quand même que cette thèse a été réalisée justement sous l'aile d'un grand bailleur, qui démontre ainsi son souci d'améliorer l'efficacité de ses actions. Et c'est déjà un grand pas.

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S
Pour relativiser, tous les résultats n'étaient pas forcément catastrophiques, hein, et puis les aménagements concernaient plusieurs projets...<br /> Je vais voir pour la thèse. Sinon je t'enverrai ses coordonnées directement par mail...
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B
salut Sylvain,<br /> bon, ça déprime qd même un peu de savoir qu'on a bossé pour appauvrir les gens... mais merci pr ce petit résumé très... instructif ! y a t'il un résumé de la thèse disponible qq part ? <br /> bruno
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